
Il y a quelques 107 ans de ça, j'avais écrit un article sur au sujet de mes jeans dans un magazine. Ça ressemblait à peu près à ça:
Ma biographie? Jamais déversée sur les pages adolescentes d'un journal intime, jamais coincée dans le sérieux d'un album photos. Les pages de ma vie, c'est sur la toile de mon jeans qu'elles se gravent, pas à pas Biographie approximativeJe ne sais pas vous, mais moi j'ai toujours eu un jeans mythique. Notez bien que je ne dis pas des jeans, mais MON jeans, celui qui devient le meilleur ami de mes fesses pour un laps de temps plus ou moins long. Le costume essentiel du film de ma vie, ce bout de toile sur ma peau qui accompagne le moindre de mes mouvements, peu importe l'occasion. La rencontre avec LE jeans, c'est tout pareil que la rencontre avec un homme: il faut que ça soit fulgurant, qu'on sache tout de suite si c'est le bon. Bien sûr, pas le bon pour toute la vie jusqu'à ce que mort s'en suive, mais le bon jusqu'à ce qu'il passe de mode (le garçon bien sûr, pas le jeans).
Comme dans un journal intime, les pages de ma vie s'inscrivent en filigrane dans les coutures de mon jeans, se glissent dans les poches, les revers. Je peux y retracer les événements, gravés en Braille sur le tissu: "Ah oui, c'est la tache de graisse du barbecue de l'an passé". "Ça, c'est le trou au genou hérité de ma dernière tentative d'acrobatie en skate board... je sais, je fais pas de skate, le trou est là pour m'aider à m'en rappeler".C'est bien simple, je peux me remémorer les différentes périodes de ma vie rien que me souvenant quel était le jeans du moment: l'adolescence avec mon premier 501 qu'il fallait acheter troué (la joie des parents de débourser 100 balles pour cette ruine), et forcément, comme à 17 ans on en fait toujours trop, non seulement le mien était-il troué au genou gauche, mais aussi à la fesse droite. Aïe. Mes 20 ans et mon jeans diabolique, celui qui me faisait un cul d'enfer (ou peut-être étaient-ce mes 20 ans?). Le retour en enfance pour mes 25 ans avec cette incroyable salopette vintage, celle avec l'attache qui coinçait à chaque fois qu'il venait à un garçon l'idée de me déshabiller.
Je n'ai pas une âme de collectionneuse, peu de photos, pas de reliques poussiéreuses du genre: "la serviette dans laquelle il s'est mouché en octobre 89", mais mes jeans, eux, je les garde précieusement, ils sont mes trophées de vie.
Le drameLe drame c'est chaque fois qu'un jeans rend l'âme, ou qu'il devient telement obsolète qu'on ne peut décemment le porter sans qu'il ne trahisse notre âge: "Tiens, tu portes le modèle qu'ils ont arrêté de fabriquer en 1992". Mon jeans du moment, c'est mon légendaire Diesel déniché à New York voilà 3 ans. Je l'aime d'abord parce que je l'ai gagné grâce à un paris avec mon amoureux: il a perdu, j'ai eu mon jeans hors de portée de mes sous. Je l'aime parce qu'il tombe parfait sur le bas de mes hanches, mais sans dévoiler la face cachée de la lune dès que je me baisse. Et voilà que mon jeans fétiche se meurt, ça fait des lustres que je marche dessus et que j'oublie de faire un ourlet, le tissu se désintègre et le trou à la fesse droite nous guette. Mon jeans part en poussière et le drame, c'est quand il faut se mettre à la recherche de son remplaçant, le drame, c'est de se rendre compte que le temps file, sur la toile, comme sur les visages.
FinalementAprès des kilomètres d'essais infructueux, de frustration face aux aberrations des diktats de la mode (jeans trois fois trop serrés, des tailles basses jusqu'à mi-fesses, des toiles moches, des faux trous), je me dis qu'au fond, il est pas si délabré que ça mon jeans new-yorkais. Finalement, il est peut-être increvable, la preuve, il a duré plus longtemps que mon dernier amoureux. Je me dis qu'avec un petit ourlet et quelques raccommodages, il devrait bien tenir encore quelques années. Y a plus qu'à prier, et se mettre à la couture. Voilà qui n'est pas gagné.
Voilà en substance le contenu de l'article et je peux vous dire, plus de 2 ans après tout ça que les prières n'ont pas suffit. Carrément pas. Mon jeans Diesel est en lambeaux, je l'ai usé jusqu'à la corde, ça on peut le dire. Le trou tant redouté est arrivé, et puis un autre, et encore un. De longs mois que je cherche son frère jumeau, mais la marque a eu la riche idée de ne plus fabriquer ce modèle. Je deviens la maudite du jeans, obligée de se rabattre sur des modèles approximatifs et périssables. Et sans mon jeans, je ressemble à pas grand chose.
Mais voilà-t-y pas que l'autre jour, au détour du vide-grenier de la place de Milan, j'avise au loin, de mon oeil de lynx, un stand qui a l'air plutôt pas mal (et qui vend des t-shirts de Lio m'annonce Naila). Je m'approche, farfouille nonchalamment dans les tissus colorés, et là, négligemment accroché sur un cintre, à portée de ma main et de mon coeur battant la chamade: un jeans Diesel presque copie conforme du mien! Je l'observe de plus près, quelle taille? Suspense. Ma taille! (ou presque). Un jeans pas aussi parfait que le mien, mais quand même, la bonne toile, le bon délavage, la bonne tenue. C'est donc ici que je devais le trouver. Reste à s'enquérir du prix. Je suis quand même prête à casquer une bonne somme vu qu'il est dans un état tip top et que pour son prédécesseur, j'avais déboursé une bonne liasse de dollars. Alors, combien? Hu, hu, hu, j'en rigole encore. Pas 100 balles, non, ni 50, ni 20... ni même 10. 7 francs! J'ai payé 7 francs pour ce nouveau jeans mythique qui ne quitte plus mes fesses. 7 francs! Joie et bonheur (et un bien long post).